Les écrits

Charlotte Sohy n’est pas qu’une musicienne : c’est aussi une femme de lettres.

Dès 1905, à peine âgée de 18 ans, elle signe le texte de sa Berceuse triste, Op. 1, où l’inquiétude d’une mère pour son enfant se mêle à l’attente d’un père absent et à la menace sourde de l’appel du large.
Suivent les paroles de ses Chants de la Lande, Op. 4, en 1908, où se côtoient bardes, lutins, fées et âmes errantes dans un univers fantastique peuplé de légendes bretonnes.
En 1911, elle écrit son Poème, Op. 8, pour contralto, baryton, chœur et orchestre : un texte sur une plaine autrefois champ de bataille, redevenue fertile, où les voix des soldats tombés viennent apaiser un vieillard hanté par leur souvenir – un texte qui, composé à la veille de la Première Guerre mondiale, prend aujourd’hui une résonance particulière.
Elle rédige ensuite le livret du drame lyrique Bérengère, composé par son époux Marcel Labey, avant d’écrire celui de son propre drame lyrique, Astrid, inspiré d’une nouvelle de Selma Lagerlöf.
Ses Méditations, Op. 18, voient le jour en 1922 : trois pièces d’une tonalité spirituelle et intime, où l’âme s’abandonne à la confiance en Dieu à travers les images de l’eau, de l’enfance et de la lumière retrouvée.
Suivent en 1938 ses Conseils à la mariée, Op. 26, où elle dévoile tout son sens de l’humour en glissant, avec une malice tendre, l’art subtil de mener un mari sans qu’il s’en doute.
Enfin, elle écrit et compose le Cantique à Sainte Claire, Op. 35, en 1953.

Mais ce talent littéraire ne se limite pas à la musique. Charlotte Sohy a aussi laissé de nombreux écrits — des souvenirs, des nouvelles, un roman, plusieurs pièces de théâtre, et même un scénario de film — redécouverts dans un carton conservé par sa fille Gisèle, sur lequel était inscrit Souvenirs de mes parents.

Souvenirs

Le salon de Mme de Saint-Marceaux

De 1909 à 1930, Charlotte Sohy et son époux Marcel Labey fréquentèrent assidûment l’un des derniers grands salons musicaux parisiens, celui de Marguerite de Saint-Marceaux. Chaque vendredi soir, dans son hôtel particulier, cette célèbre salonnière réunissait dans une ambiance vivante et sans façon certains des plus grands artistes de la Belle Époque et de l’entre-deux-guerres : Fauré, Ravel, Debussy, d’Indy, Messager, Roussel, et tant d’autres, venus jouer, écouter ou simplement converser entre pairs.
En 1954, à 67 ans, Charlotte Sohy a couché sur le papier ses souvenirs de ces soirées : Ravel testant au piano la réduction de sa Valse, Messager en larmes devant le prélude de Tristan, une mémorable gaffe sur une traduction de Monteverdi face à son maître Vincent d’Indy… Ce texte, publié aujourd’hui dans son intégralité pour la première fois, est le seul témoignage écrit où Charlotte Sohy parle de musique — mais jamais de la sienne. Un document précieux, à la fois sur l’effervescence artistique de ce salon disparu et sur la place, à la fois discrète et active, qu’y occupait Charlotte Sohy elle-même.

Paris-Perros-Guirec, 1944

Fin juin 1944, alors que Paris reste sous le joug allemand après le débarquement allié, Charlotte Sohy et son mari Marcel Labey mettent douze jours à quitter la capitale pour rejoindre leur fille Josette, réfugiée près de Saumur. Le voyage, semé de péripéties cocasses, mêle camions de fortune et même une brouette prêtée par un minotier. Après six semaines de répit chez les dominicaines de Blou, ponctuées de quelques concerts donnés à la communauté, le couple reprend la route fin août pour rejoindre leur maison de Perros-Guirec, en Bretagne, au fil de nouvelles péripéties.
Charlotte Sohy a consigné ce double périple avec verve, dans un texte destiné à ses petits-enfants « connus et inconnus ». Un document vivant et plein d’humour, qui se referme sur le soulagement de retrouver, intacte, leur maison de Perros — épargnée, croit Charlotte, par la protection de Notre-Dame de la Clarté.

Roman et nouvelles

Marie-Claire de Lucigny

ROMAN

Marie-Claire de Lucigny nous plonge dans la haute société du début du XXᵉ siècle. Élevée dans la solitude après la mort de sa tante, l’héroïne découvre à vingt ans que sa mère, qu’elle croyait disparue, est en réalité bien vivante — une comtesse mondaine et élégante, installée à Paris. La musique accompagne Marie-Claire à chaque tournant de cette nouvelle vie : lors d’un dîner mondain, elle surprend l’assemblée en se proposant au pied levé pour remplacer l’accompagnateur manquant d’une comtesse, remportant un succès qui éveille la jalousie autant que l’admiration ; plus tard, c’est en jouant la sonate « pathétique » de Beethoven, avec une intensité qui bouleverse son auditeur, qu’elle laisse deviner pour la première fois la profondeur de ses sentiments.
Mais au-delà de l’intrigue, ce roman révèle surtout la part intime de son autrice. Elle y transpose son propre univers : les salons parisiens, l’art de la déclamation, la ferveur religieuse, sa passion pour la musique et la littérature, ou encore la vie au château du Buisson de May. Marie-Claire de Lucigny apparaît ainsi comme une œuvre où l’imaginaire et la vie se confondent, offrant au lecteur un portrait vibrant de Charlotte Sohy.

Vieilles années – Jeunes visages

NOUVELLES

La madone de la falaisePour une mèreTrop belle

Réunies sous le titre Vieilles années – Jeunes visages, ces trois nouvelles ont été consignées par Charlotte Sohy dans un cahier d’écolier appartenant à sa fille Hélène. La page de garde en annonce quatre, mais la dernière, La chanson du gué, est perdue (ou peut-être jamais rédigée).
Chaque récit s’inscrit dans un cadre historique distinct. La madone de la falaise nous conduit dans une Bretagne du début du XXᵉ siècle, où un vieux marin voit sa vie basculer après l’accident de sa petite‑fille. Pour une mère prend place au cœur des guerres carlistes en Espagne, et met en scène une jeune fille confrontée à la violence du conflit. Trop belle nous transporte enfin dans un Moyen Âge empreint de merveilleux, où l’amour se heurte aux apparences et aux conventions sociales.
Malgré la diversité des époques et des cadres, ces récits de Charlotte Sohy sont reliés par un même fil : la transmission de valeurs morales et spirituelles à ses filles. La foi chrétienne, centrale dans sa vie, les irrigue sans jamais les alourdir, donnant à leurs dénouements une tonalité grave ou lumineuse selon les cas.

Pièces de théâtre

Formée dès l’enfance à la déclamation et au théâtre auprès de Mme Dupont‑Vernon, la jeune Charlotte Sohy développe très tôt un goût profond pour la scène. Elle interprète de nombreuses pièces lors de soirées mondaines ou d’événements caritatifs, et cette pratique devient l’un des fils constants de sa vie. Sa fille Josette se souvenait de sa capacité à émouvoir une salle entière par la seule force de la parole, nourrie d’un répertoire allant de Rostand à Catulle‑Mendès ou La Fontaine. Plus tard, Charlotte Sohy continue de dire ces textes, comme lors du voyage de Paris à Perros‑Guirec en 1944 où elle entrecoupe un concert improvisé de monologues de son “vieux répertoire”. De cette familiarité durable avec la scène naît tout naturellement son désir d’écrire elle‑même des pièces de théâtre.

Nell

Co‑écrite entre 1905 et 1910 par Charlotte Sohy et son frère André, Nell se déroule dans l’aristocratie anglaise. Nellie Landsborough, orpheline sous la tutelle d’un oncle autoritaire, se voit promise au duc Humphry Warlington alors qu’elle éprouve des sentiments pour son frère cadet, Rex. Entre conversations mondaines, tennis et pressions familiales, la pièce explore avec finesse le conflit entre liberté intérieure et convenances sociales.

La bonne blessure

Pendant la Première Guerre mondiale, La bonne blessure suit Mme Reversan et ses nièces, Edith et Liliane, dans une maison devenue ambulance. Edith, dévouée, veille par correspondance sur Jean, fiancé de Liliane, parti au front. Liliane, attirée par un riche convalescent, hésite entre fidélité et ambition. Le retour de Jean révèle la fragilité des engagements et oppose la loyauté d’Edith à l’inconstance de sa sœur, sur fond de bouleversements intimes liés à la guerre.

Le mariage du vicomte de Sainte Pétarade

Écrite dans les années 1920 pour ses quatre enfants aînés, cette comédie en un acte met en scène Madame Potiron, déterminée à marier sa nièce Geneviève à un vicomte campagnard. Entre ambitions sociales, malentendus et franc‑parler de la domestique Aldegonde, la pièce tourne en dérision les faux‑semblants et célèbre la sincérité. Légère et vive, elle s’inscrit dans la tradition du théâtre de société que Charlotte Sohy affectionnait.